Chauchettes d’archiducheche chèches et autres bidouillages : les décalages fréquentiels sont-ils utiles aux frenchies ?

J’avais déjà abordé ce sujet dans un ancien billet. L’éventualité d’avoir à apporter la preuve de l’efficience d’un appareillage auditif n’est pas exclue dans le futur; de même que la justification du choix d’un modèle face à un financeur (les temps sont durs…). Il faudra donc peut être un jour démontrer l’efficacité des divers systèmes de décalages fréquentiels et d’argumenter nos choix prothétiques. Mais sans y être contraints par qui que ce soit, nous pouvons (simple curiosité) avoir envie de constater l’efficacité de ces systèmes, ou de les démontrer à nos patients.

DSLi/o (laboratoire d’audiologie de l’UWO pour University of Western Ontario), a créé récemment dans ce but des fichiers sons permettant de mesurer l’efficacité des différents systèmes de décalages fréquentiels (transposition, duplication, compression fréquentielle).

Il s’agit de signaux sonores reproduisant le phonème /s/ et /sh/(anglais) ou /ch/(français) noté /∫/ en alphabet phonétique international. Le /∫/ présente un pôle de bruit constant dans la zone 2000-8000Hz; le /s/ présente un pôle de bruit constant dans la zone 4500-10000Hz.

Ces signaux ont été créés à partir de l’ISTS, par extraction des zones fréquentielles respectives du /s/ et du /∫/ dans le signal d’origine, puis filtrage d’un bruit blanc par un filtre issu de ces zones fréquentielle :

ISTS_SH_S

Si vous regardez les spectres de ces fichiers, vous constaterez que ces phonèmes ont un facteur de crête très faible (normal pour ces phonèmes), et qu’en conséquence leur niveau moyen dans les aigus coïncide avec le percentile 99 de l’ISTS dans les zones fréquentielles concernées. C’est un bruit constant, avec les précautions d’usage qui s’imposent avec ce genre de signal.

Hélas, les fichiers .wav mis à disposition par DSL sur leur site (voir lien en début de ce billet), ne sont pas utilisables par les chaînes de mesure distribuées en France, pour des raisons de fréquence d’échantillonnage : ils ont été créés pour la Verifit 2 d’Audioscan.

Mais la maison GENY-DELERCE-MICHEL, qui ne recule devant aucun sacrifice, a créé une StartUp domiciliée au Panama, et alimentée à hauteur de 153,4 millions de dollars par un fonds de pension de retraités de Floride. Et donc :

  • vous les offre en cadeau Bonux et téléchargement dans une fréquence d’échantillonnage adaptée aux chaînes de mesure les plus distribuées chez nous !! Ce sont les deux fichiers NBN S.wav et NBN SH.wav
  • en deuxième cadeau Bonux, avec les 47 millions de $ qui nous restaient, et avant que le fisc nous tombe dessus, vous a créé à partir du spectre des deux fichiers précédents, deux ISTS filtrés : ISTS_SH.wav et ISTS_S.wav. Pour cela, NBN S et NBN SH ont été analysés, et un filtre a été créé correspondant à leurs spectres. Puis ces filtres ont été appliqués à l’ISTS pour créer deux fichiers distincts. Why ? (comme on dirait dans la langue du secoueur d’épieu…..) Parce qu’il est probable que certaines aides auditives prennent les deux premiers signaux comme du bruit. Je vous laisse apprécier le risque, j’attends vos retours, mais vous aurez mon avis sur la question en lisant un peu plus loin… Voici l’analyse spectrale et percentile (puisqu’ils ont une dynamique) de ces signaux maison:

ISTS_filt_SH-S

Vous l’avez compris : dans les deux cas (ISTS filtré ou « bruit phonémique »), on va utiliser le principe de la « zone fréquentielle tronquée » qui va servir de zone « réceptacle » afin de visualiser l’énergie transposée/compressée/dupliquée. Il est donc facile, en deux mesures « décalage pas activé »/ »activé », de vérifier et régler l’effet d’un décalage fréquentiel.

Niveaux d’émission du /∫/ et du /s/ :

En analysant l’ISTS, on peut extraire le /∫/ et le /s/ à respectivement 8,74  et 12,65 secondes du début du signal. On obtient ces niveaux :

CH12_65_S8_74_ISTS

  • Pour le  /∫/ :
  • Pour le /s/ (plusieurs segments mis bout à bout = cigale, peuchère !) :

Le niveau est légèrement plus important pour le /∫/ que le /s/, mais la Sonie est nettement plus importante pour le /∫/, de bande passante plus large.

Précautions d’emploi :

  • Pour arriver au « niveau équivalent de crête » des spectres des fichiers NBN S.wav et NBN SH.wav par rapport à l’ISTS, il ne faudra pas émettre en MIV ces signaux à 65dB SPL, mais :
    • pour le /∫/, 65dB SPL – 6dB = 59dB SPL
    • pour le /s/, 65dB SPL – 10dB = 55dB SPL
  • Pour les fichiers ISTS_S.wav et ISTS_SH.wav, le niveau d’émission « équivalent voix moyenne » sera :
    • pour le /∫/, 65dB SPL – 15dB = 50dB SPL
    • pour le /s/, 65dB SPL – 15dB = 50dB SPL

Vous pouvez enregistrer NBN S.wav, NBN SH.wav, ISTS_S.wav et ISTS_SH.wav dans vos dossiers de fichiers sons REM ad hoc selon votre configuration matérielle, télécharger les tests suivants prédéfinis pour Affinity ou FreeFit, et techter tout cha ! Attention, tests basés sur une audiométrie obtenue aux inserts (à modifier si vous travaillez au casque).

Où enregistrer ces fichiers sons dans vos PC ?

  • Pour Freefit, dans ce dossier :

Chemin Freefit

  • Pour Affinity, dans ce dossier :

Chemin AffinityAttention pour Affinity, le dossier Windows « ProgramData » est un dossier caché. Il faut autoriser Windows dans certains cas à afficher ces dossiers cachés. Penser également à demander à Affinity à rechercher ces nouveaux fichiers dans le répertoire REMSoundFiles.

Questions pratiques

  • DSL fournit un document très exhaustif, à la base pour l’adaptation pédiatrique, mais dont les pages 44 à 62 détaillent l’utilisation de ces signaux en pratique quotidienne.
  • Utiliser plutôt le test REM avec les fichiers bruités de DSL ou l’ISTS filtré ? Pour avoir testé les premiers (de DSL), vous constaterez peut être comme moi que le gain, après quelques secondes d’émission, se met radicalement à diminuer : c’est bien du bruit… C’est pourquoi, sans être présomptueux, je trouve plus intéressant d’utiliser les deux fichiers d’ISTS filtrés par la maison !
  • Le fichier ISTS_S.wav émis à 45dB SPL est-il trop faible ? Vous serez peut être surpris de la faiblesse d’émission (surtout ISTS_S.wav), mais pédagogiquement, il est très intéressant de se rendre compte du très faible niveau du /s/ dans la réalité (45dB SPL). Le /∫/ est moins surprenant. C’est également là que l’on se rend compte du côté un peu illusoire de la perception à 6kHz, même avec une transposition fréquentielle !
  • Freefit permet-il d’utiliser ces fichiers dans PMM « Réponse Avec Aide Auditive » ? Non, ces signaux n’apparaîtront pas dans la liste des signaux de test disponibles. Il faut utiliser le mode « Freestyle » pour y avoir accès dans la banque de données de signaux.
  • Ces signaux sont-ils disponibles d’origine sur les chaînes de mesure ? Pour être précis, les deux fichiers « bruités » de DSL NBN S et NBN SH seront présents dans l’Affinity version 2.8 à partir de juin 2016. Dans Freefit, ils sont déjà présents sous les noms Ling6 S et Ling6 SH. Les fichiers ISTS_S et ISTS_SH, eux, n’existent nulle part : exclusivité du blog !

Exemple

Voici un patient pour qui le seuil à 6kHz en dB SPL au tympan ne permet pas la perception du /s/ (courbe rose-violet). L’activation d’une duplication fréquentielle ici (Bernafon Saphira 5 CPx) permet de visualiser le décalage apporté à la zone 6kHz : la perception devient possible (à défaut d’être souhaitable…).

Dupli_S

On s’aperçoit également que cette duplication est proposée par défaut à un niveau « moyen » par le logiciel, et qu’elle est peut être un peu forte, car supérieure en intensité à la zone d’origine. Un réglage plus léger sera peut être mieux supporté (mais le patient ici vit très bien avec ce réglage depuis maintenant un an).

Conclusion

A l’usage, je pense que le fichier /∫/ est peu utile; on est encore dans la bande passante « utile » de l’appareillage. Le cas de /s/ est plus intéressant pour diverses raisons :

  • le fichier NBN S.wav s’avère quasiment inutilisable chez certains fabricants, le gain lors de l’émission diminuant drastiquement
  • Si on utilise ISTS_S.wav, la mesure devient possible, mais on s’aperçoit qu’il est illusoire de faire percevoir ce phonème dans une grande majorité des cas (surdité trop importante dans la zone d’émission et la zone adjacente)
  • Toujours en utilisant le signal ISTS_S.wav, le niveau d’émission est plutôt faible, et on est en permanence en limite de point d’expansion chez certains fabricants. Vous serez peut être surpris de voir que quelques aides auditives n’appliquent aucun gain à ce signal (la majeure partie du temps sous le point d’expansion), ou des variations de gain « explosives » (à des moments au dessus du point d’expansion, à d’autres en dessous), ou une amplification normale (le signal est en permanence au dessus du point d’expansion, réglé assez bas). Ce phénomène avait été décrit sur le blog Starkey à la suite d’un article de 2009 de Brennan et Souza (la figure 6 montre bien l’effacement de la consonne par la hauteur croissante du point d’expansion).

Bref, pour nous français, chez qui le pluriel et le possessif sont muets, la perception du /s/ n’a pas la même importance que chez les anglo-saxons, puisque l’article donne le plus souvent l’indication d’un pluriel, la suppléance mentale faisant le reste. De plus, toujours pour le /s/, son identification n’est pas du tout la même s’il est en dernier phonème d’un mot (le pluriel anglais) ou au milieu d’un mot. Dans ce dernier cas, sa perception sera facilitée par les transitions formantiques, rendant inutile un décalage fréquentiel.

Le décalage fréquentiel serait-il un réglage adapté aux anglo-saxons en priorité ? Allez savoir…

Bons tests aux plus téméraires !

Tags:

Comments (6)

  • Matthieu Kermarrec

    Bonjour, question hors sujet mais je n’ai pas trouvé d’autre moyen de vous contacter :
    Chez interacoustics en in-vivo (callisto) Est-il possible de remplacer le fichier sonore servant (si je me trompe pas) à la détection du niveau de bruit ambiant (grésillement assez fort et qui dure…). par celui utilisé par freefit que j’utilise aussi dans un autre centre (chez freefit c’est une modulation très brève). Je parle du signal qui disparait lorsque l’on calibre en open rem. Merci d’avance

    • Bonjour,

      Oui il y a trois étapes en MIV avant la mesure.
      1/ calibration de la sonde, face au micro de référence, afin d’en annuler les résonances liées au tube
      2/ Equalisation de la pièce = mesure propre à chaque local et qui consiste à mesurer les phénomènes de résonance propres au local et à les corriger. C’est le premier « grésillement » avant le signal chez Interacoustics, alors qu’il se fait à la demande (1x/jour/semaine/mois) chez GN-Otometrics
      3/ Calibration en intensité (en fonction de la distance du patient) : c’est le second « grésillement » avant le signal chez Interacoustics, et le bruit modulé chez GN-Otometrics = mesure l’affaiblissement entre le HP et le micro de référence afin de s’assurer qu’il arrive bien, au micro de référence, le niveau demandé.

      Et bien sûr, impossible de faire fonctionner un fabricant de MIV avec le signal d’un autre. C’est matériel, et logiciel.

        • Et dans ce cas, est-il aberrant de faire la calibration open rem alors que la configuration dans le cae n’est pas totalement ouverte?
          Je cherche à réduire l’agression de ce signal chez interacoustics. Les mesures sont un peu pénibles en comparaisons à celle réalisées avec le freefit.
          En faisant la calibration open rem en embout pas totalement ouvert, quelles sont les précautions à prendre pour éviter les « erreurs » de mesure?
          Merci d’avance

          • La calibration « openREM » n’est pas, pour moi, uniquement conseillée en appareillage ouvert.
            Elle est conseillée de manière systématique, lorsque le son fuyant (de l’oreille ouverte, du tube dans le cas d’un appareillage surpuissant, d’un évent de n’importe quel appareillage) risque d’atteindre ou de dépasser 70dB SPL au niveau du micro de référence. 70dB SPL correspondant environ au chirp d’équalisation.

            Par contre attention : si ce chirp est vraiment trop fort, c’est que votre HP de mesure in vivo n’est peut être pas en champ direct (ou quasi direct) par rapport à votre micro de référence. Il faudrait calculer la distance critique dans votre cabine, mais en général, le HP d’émission doit être entre 40cm et 1m du casque de MIV.

            Enfin, je ne fais jamais de calibration « openREM », trop « capricieuse » (pas reproductible). Pendant l’émission du « chirp » je coupe le micro de l’appareil par logiciel, et dès que le signal commence, je le rallume… Affinity ou Freefit.

  • Dans sa liste de recrutement le Professeur LAFON utilise les spirantes /s/ et /f/ pour objectiver un recrutement qui, si on amplifie cette zone supérieure à 4000 Hz , va générer un « bruit cochléaire » néfaste à la compréhension.

    Le Professeur a préféré /f/ à /(ch)/ car sans doute plus régulier et plus aigu (voir les légendes des 3 spirantes /(ch)/, /f/, /s/ en page 124 de son livre « Message et Phonétique »).

    Les Anglais ont besoin d’entendre le /s/ en fin du mot.

    Comme tu le dis si bien : « Bref, pour nous français, chez qui le pluriel et le possessif sont muets, la perception du /s/ n’a pas la même importance que chez les anglo-saxons, puisque l’article donne le plus souvent l’indication d’un pluriel, la suppléance mentale faisant le reste ».

    Mais ces spirantes ont une importance énorme dans la compréhension.

    Voir pour cela ce qu’en dit le Professeur LAFON page 121 de son livre « Le test phonétique et la mesure de l’audition » :

    « Une étude de la quantité d’information contenue dans les mots de trois phonèmes nous a montré qu’elle reposait pour plus de 72% sur les consonnes bien qu’elles aient une fréquence d’usage d’environ 51% seulement, alors que les voyelles ne dépassent pas 28% ».

    Voir aussi page 68 de ce même livre :

    « Lorsque la quantité d’information contenue dans un message est faible, la diminution de la netteté tolérable sans perturbation de l’intelligibilité est importante. L’identification s’effectue au niveau de la phrase si la quantité d’information est minime (conversation habituelle). Elle porte sur le phonème pour un nom propre inconnu qui contient une forte quantité d’information, dans ce cas le degré de netteté est très important ».

    La question est donc de savoir si dans ce dernier cas, les décalages fréquentiels montrent leur utilité.

    Je suis incapable d’aller plus loin.

    Je ne vois que toi qui puisse nous le dire.

    JYM

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bienvenu

Bienvenu chez Blog-Audioprothesiste.fr !

Qui Sommes nous ?

Contactez nous !

Je contacte Sébastien
Je contacte Xavier
Je contacte Jean Michel