La vieille dame n'était pas folle !

Dans son livre « La machine à écouter » (Masson, 1977), l’acousticien E. LEIPP décrivait un cas (p. 166) rapporté par un certain RADAU en… 1867:
(je cite) « Une dame, assez sourde pour ne pas comprendre la parole normale, se faisait accompagner par sa bonne qui jouait du tambourin pendant qu’on lui parlait: elle percevait alors chaque mot ! ». A l’époque, cette dame passait au mieux, pour une « originale », au pire, pour une folle !
Le cas avait cependant intrigué ce monsieur RADAU, au point qu’il le cite dans son ouvrage « Acoustique », en 1867 donc.
A partir des années 60, quand l’usage des sonagrammes s’est répandu, il est devenu possible de « voir » la parole et du même coup, l’effet du bruit sur la perception de la parole. LEIPP à cette époque décrit la perception dans le bruit qui dégrade le message vocal, mais se demande si dans certains cas, notamment pour les sujets présentant une baisse du seuil d’audition, le bruit de fond, à faible niveau, ne « comblerait pas les vides entre les syllabes », évitant à ces personnes une perception hachée quasi-inintelligible.
Je m’explique: l’enchainement des syllabes, très variable en intensité se situe tantôt au-dessus du seuil, tantôt au-dessous, créant ainsi des « micro-interruptions » du signal; très pénalisantes pour le malentendant. LEIP se demandait alors si le tambourin de la vieille dame, avec son spectre large, ne comblait pas ces vides, le cerveau se chargeant de faire le reste…
Sans aller jusqu’à rajouter du bruit, on pourrait obtenir le même phénomène d’interruptions (temporelles) avec des compressions agissant dans la gamme énergétique du signal vocal. On ferait alors plus de mal que de bien !
Bien entendu, on ne connaissait pas encore à l’époque l’importance des transitions de formants, permettant de percevoir certains phonèmes même sans les entendre, mais l’hypothèse audacieuse s’est révélée juste: la vieille dame n’était pas folle !
Pourquoi je vous dis tout ça: car je viens de recevoir « Essentiel D6 » n° 22 – juin 2009 de SIEMENS (bientôt téléchargeable sur France Audiologie), et oh, surprise ! en page 2 on y parle des effets néfastes de l’interruption syllabique par des réducteurs de bruit inappropriés.
Merci, vieille dame inconnue !

Xavier DELERCE.

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Comments (7)

  • En fait il s’agissait d’une illustration où le fond ( bruit) révèle la forme ( parole). Ça marche en optique, mais en acoustique…

  • voici ce qu’écrivait Radau en 1867 :
    « On rencontre des musiciens qui jouent dans un orchestre et remarquent la moindre note fausse mais qui ne peuvent faire une conversation sans se servir d un cornet acoustique. Un phénomène très bizarre est celui que M Willis a désigné sous le nom de paracousis. Voici en quoi il consiste. Certaines personnes qui ont l oreille dure et qui ordinairement n entendent pas les sons faibles les entendent tout à coup lorsqu ils sont accompagnés d un grand bruit. M Willis a connu une dame qui se faisait toujours accompagner par une servante chargée de battre le tambour pendant qu on lui parlait elle entendait alors très bien. Une autre personne n’entendait que lorsqu’on sonnait les cloches. Holder cite deux autres exemples analogues celui d’un homme qui était sourd quand on ne battait pas la grosse caisse à côté de lui et celui d’un autre qui n’entendait jamais si bien que lorsqu’il était dans une voiture qui cahotait sur le pavé. Un apprenti cordonnier ne comprenait que pendant que le maître battait le cuir sur la pierre. Ces faits s expliquent probablementpar le relâchement habituel des muscles du marteau qui ne tendent plus le tympan que lorsqu ils sont excités par des vibrations très fortes. »

  • Effectivement, une rapide recherche sur la « paracousie de Willis », corollaire rare de certaines otospongioses, décrit comme un des symptômes l’amélioration de l’audition dans le bruit. Je ne connaissait pas, vraiment merci !

  • Merci pour vos précisions. En effet, je me doute bien qu’un « remplissage » des coupures temporelles du message est une explication sinon audacieuse, voire farfelue ! Les malentendants n’auraient pas tous les problèmes dans le bruit que nous leur connaissons… C’était en tout cas l’hypothése soulevée par LEIPP. Ce qui m’a fait réagir dans ce billet, c’est l’évocation par un fabriquant (téléchargeable sur le site) d’une possible « utilité » d’un fond sonore parasite (n’ayant rien à voir avec le message) dans la reconstruction du message. L’analogie faite entre le phénomène visuel et auditif n’est pas évidente… 1680: la vieille d’âme est très très vieille !

  • Le phénomène dont vous parlez a été observé par Willis en 1680. Il a ensuite pris son nom sous le terme « paracousie de Willis ». Il s’agit d’une amélioration de l’audition en milieu bruyant rencontrée dans les surdités de transmission et en particulier dans environ 70% des otospongioses.
    L’interprétation de « remplissage « du silence par le bruit n’est pas plausible. Le phénomène est plutot dû à la vibration (en train ou en voiture) ou à la tension d’un muscle stapédien… je chercherai si je trouve l’explication car elle est connu il me semble.
    A suivre donc

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