LAFON 88 EN DIRECT DE 1994 (15)

Nous sommes fin mai 1994. Je suis tout heureux car j’ai réussi à obtenir du Professeur Jean-Claude LAFON qu’il intervienne durant deux jours au siège parisien de l’entreprise pour laquelle je travaille. Une petite dizaine d’Audioprothésistes est là pour l’écouter. J’enregistre ses paroles sur cassettes à bande magnétique. Ce que je vous propose en est une retranscription écrite, non in extenso car malheureusement certaines cassettes s’avéreront de mauvaise qualité et donc inaudibles à l’écoute. Je m’en veux encore !

Professeur Jean-Claude LAFON :

« Quand vous êtes dans des conditions quelconques vous avez perpétuellement des choses qui changent autour de vous (visuel, acoustique, tactile, odorat…). Si vous n’aviez pas un contrôle de ce qui survient, vous seriez incapable de réfléchir. On peut réfléchir quand on contrôle ses sensations. On peut très bien travailler dans un milieu bruyant à partir du moment où l’on fait abstraction des sons qui nous parviennent. La meilleure façon de faire abstraction, c’est de faire du bruit ! Quand vous faites du bruit vous-même, vous vous habituez à votre bruit et ce bruit masque les bruits qui surviennent de l’environnement. C’est la raison, sûrement, pour laquelle les étudiants travaillent volontiers avec de la musique assez forte à laquelle ils s’habituent. Ce seuil de masque équivaut à du silence car vous vous habituez au masque, vous ne l’entendez plus. Vous travaillez dans le silence alors que pour les autres vous êtes très bruyant. L’habituation, c’est quelque chose de tout à fait fondamental dans la vie et c’est un des problèmes avec les prothèses »

Avec les prothèses c’est beaucoup plus complexe pour s’habituer, tous les sons deviennent signifiants et le malentendant contrôle mal. Plus le malentendant écoute, plus il est gêné, moins il s’habitue. Il faudrait qu’il oublie ce qu’il entend, qu’il n’y fasse plus attention si cela n’a pas de signification pour lui. C’est un problème aussi chez le jeune enfant, il faut créer cette habituation et qu’il puisse choisir les sons qui parviennent à travers sa prothèse. Ceci aussi peut être (difficile) car les sons à travers la prothèse ne sont pas naturels, ils n’ont pas le caractère de l’environnement acoustique : sur une bande (magnétique) enregistrée dans une pièce où il y a beaucoup de bruit on a beaucoup de mal à entendre la parole, alors que lorsqu’on était dans la pièce on n’avait pas de problème.

Cela parce qu’il y a superposition des deux informations et que vous ne pouvez pas les localiser, vous ne pouvez pas savoir d’où elles viennent. Quand vous êtes dans la pièce, vous localisez les sons, vous privilégiez alors des directions (même sans tourner la tête) et vous écoutez plus facilement tel ou tel phénomène acoustique.

On dit qu’avec les Intras c’est mieux (micros latéraux et non frontaux donc plus directionnels). Mais je ne suis pas très sûr que cela soit exact, je n’ai pu le vérifier. La perception de l’environnement se mesure très mal parce que la spatialisation n’est pas la perception de l’environnement, c’est la perception d’une direction, ce n’est pas la perception d’un ensemble structuré. La représentation volumétrique (plus de 3 dimensions) devient plate avec les prothèses. Elle n’a pas de profondeur. Je ne sais pas pourquoi. Je ne sais pas pourquoi le micro perturbe la structure de l’environnement. C’est sûr qu’il y a des progrès à faire en prothèse. Le jour où l’on aura une meilleure perception globale de l’environnement, on aura aussi un bien meilleur appareillage social, même si pour la parole cela ne change pas. N’oublions pas que la prothèse n’est pas seulement la perception de la parole mais c’est aussi la perception de tout ce qui se passe autour de nous (= environnement social)

JYM

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Comment

  • C’est très intéressant Jean-Yves de lire cet échange avec le recul. On s’aperçoit des progrès accomplis toutes ces années, et des barrières qui sont tombées (la « platitude » du son, la restitution de l’effet pavillon, la bien meilleure intégration sociale, l’amplification non-linéaire à point d’enclenchement bas, voire très bas, etc.).

    Merci encore

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