Les mots d’un dirigeant d’un grand groupe de mutuelle parlant de l’avenir de la santé : futurs maux ?

Voici retranscrite, l’interview donnait à la chaîne radiophonique BFM Business par le directeur général de Malakoff Médéric, au sujet de la stratégie de son groupe mutualiste. Pour le professionnel de la santé que je suis, tous les enjeux des prochaines années sont expliqués.

Plusieurs points clefs sont abordés :

  • La prise de participation dans des grands métiers de la santé
  • La « légitimisation » de la privatisation de la santé dès lors que l’on est considéré comme un groupe dit mutualiste et solidaire… (pourtant on parle bien de chiffre d’affaires ?!).
  • La compréhension d’un métier spécifique, sa réorganisation et son contrôle
  • Les modifications législatives à induire (même si ce n’est pas explicité… il pèse ses mots ;-))
  • La marchandisation de la santé
  • L’intermédiation des professionnels de la santé, autant dire le verrouillage des parcours de soins par les acteurs de l’assurance santé.

Tout cela ressemble à une « berceuse » pour endormir les masses : En fait, il faut plutôt entendre dans cet interview : nous sommes un groupe privée qui souhaite régir l’ensemble du système de santé en prenant la place des instances publiques et médicales (sic !).

A bon entendeur…

Guillaume Sarkozy interviewé par Stéphane Soumier sur BFM Radio le 23 juin 2010

Stéphane Soumier : Le patron de Malakoff Médéric est avec nous, Guillaume Sarkozy, bonjour

Guillaume Sarkozy : Bonjour

Stéphane Soumier : On a des acteurs qui sont au cœur finalement des dossiers clés du moment, on était avec l’immobilier tout à l’heure avec COGEDIM et là on est avec tout ce qui tourne autour des questions de santé, des questions de prévoyance, des questions de retraite, des questions d’avenir, toutes les questions que l’ensemble des auditeurs se posent aujourd’hui d’autant que vous êtes un groupe mutualiste.

Guillaume Sarkozy : Paritaire et mutualiste

Stéphane Soumier : C’est un acteur privé mais on est aux marges des acteurs privés ?

Guillaume Sarkozy : Nous sommes privés, nous sommes économie sociale, nous sommes non lucratifs : ma gouvernance, notre gouvernance, c’est des syndicats, le MEDEF, et des mutualistes.

Stéphane Soumier : Hausse du chiffre d’affaires pour Malakoff Médéric

Guillaume Sarkozy : Oui bien sur, on est bons !

Stéphane Soumier : On va définir ce qui est le cœur de votre stratégie aujourd’hui et c’est diablement intéressant : que vous avez la conviction qu’aujourd’hui la Sécu au sens large, la santé au sens large, la prévoyance au sens large, deviennent une affaire privée, individuelle.

Guillaume Sarkozy : C’est pas tout à fait ça. J’ai le sentiment qu’on va devoir réinventer un nouveau système. On avait un système qui était basé sur la solidarité totale : c’est le monopole de la Sécurité sociale et c’est formidable parce que ça donne une grande solidarité entre tous les Français. Aujourd’hui, en plus de ce système, à côté de ce système, on a besoin d’un système qui donne des services, qui est un système d’intermédiation entre les français et par exemple l’offre de soins :  pour expliquer, pour le service, pour la transparence, pour orienter. Et ça la Sécu ne le fait pas. Donc on va le faire à côté ; c’est le projet qu’on construit aujourd’hui.

Stéphane Soumier : Je vais me permettre de le dire différemment Guillaume Sarkozy. La séquence politique de la semaine dernière – et je ne veux surtout vous mettre en difficulté là-dessus, soyez tranquille-  nous a finalement appris qu’on n’y arriverait pas, que la prévoyance n’y arriverait pas, que la répartition n’y arriverait pas et que chaque individu devait se prendre en charge.

Guillaume Sarkozy : Moi, je ne suis pas d’accord.

Stéphane Soumier : Non, vous ne pouvez pas le dire ; je comprends bien dans le cadre d’un groupe mutualiste.

Guillaume Sarkozy : Je ne suis pas d’accord ; mes convictions ne sont pas d’accord avec ce que vous dites. Je pense qu’il faut plusieurs piliers, je pense qu’il faut plusieurs étages comme dans un millefeuille, ….

Stéphane Soumier : Mais la répartition ne suffit plus

Guillaume Sarkozy : La répartition, il faut la sacraliser, il faut la sanctifier pour la laisser parce qu’aucun système… ceux qui dirait ou ceux qui ont dit qu’il y avait d’autres systèmes que la répartition à la place, ce sont des menteurs, ce n’est pas vrai, il n’est pas possible de construire un autre système que le système par répartition aujourd’hui dans notre pays, ça n’a pas de sens. Il faudrait mobiliser des sommes telles qu’elles n’existent pas. Par contre, c’est vrai, que, quand on regarde l’avenir, il y une baisse du taux de remplacement, c’est-à-dire ma retraite par rapport à mon dernier salaire et pour ceux qui considèrent que ça serait insuffisant, ce fameux taux de remplacement, il faut prévoir autre chose sur le long terme. C’est vrai pour la retraite, c’est vrai pour la santé, c’est vrai pour la dépendance, c’est vrai pour la prévoyance.

Stéphane Soumier : Quand on a pris acte de ça, vous constatez que nous individus, on n’y comprend plus rien, on est perdu ! Entre les régimes de retraite, entre les régimes de prévoyance, on est totalement perdus. Et c’est là, et c’est sur cette clé là que vous voulez jouer aujourd’hui.

Guillaume Sarkozy : C’est une clé majeure. J’ai passé trente ans comme chef d’entreprise, je dois dire que pendant trente ans, j’ai pas bien compris ce qu’on venait me dire, j’ai pas bien compris pourquoi il fallait, en tant que patron d’entreprise, payer autant de cotisations. Et aujourd’hui que j’ai la chance d’être à la tête d’un groupe paritaire, ma première réaction a été la transparence. Nous avons depuis maintenant 2 mois sur notre site internet, nous avons les prestations qu’ont nos clients en euros : on ne vous parle pas du plafond de la Sécurité sociale ! …

Stéphane Soumier : Il faut juste préciser que vous gérez les retraites complémentaires Agirc-Arrco ; ça s’appelle délégation de service public…

Guillaume Sarkozy : Oui, on gère 1 retraite complémentaire sur 5 mais surtout on est aussi le leader, un des leaders français en assurance collective santé et prévoyance et donc tous nos clients maintenant ont sur nos sites leurs droits en euros, pour savoir combien ils seront remboursés en euros s’ils vont voir un spécialiste, s’ils achètent une paire de lunettes et notre action c’est la transparence mais aussi aider nos clients à mieux acheter. Par exemple, nous venons de lancer il y a un mois avec des associés un réseau de 6 millions de personnes assurées pour acheter des lunettes moins chères. Et bien ça, c’est vraiment notre travail d’améliorer la protection sociale des français.

Stéphane Soumier : Et à travers un site internet, on aura exactement les prix, enfin, les prix des lunettes, et la façon dont vous les remboursez…

Guillaume Sarkozy : Vous allez sur le site internet, on va vous dire en euros les droits que vous avez en fonction de votre pathologie. On va vous dire, si vous allez dans notre réseau, les opticiens avec lesquels nous avons contractualisé où vous pouvez aller par rapport à votre lieu de résidence  -ça s’appelle de la géolocalisation- et on va suivre l’ensemble du circuit pour vous aider à faire votre achat dans un contrat qualité/prix responsable.

Stéphane Soumier : On est en train de changer de modèle économique quand on raconte ça quand même !

Guillaume Sarkozy : On est en train de compléter un modèle économique ; on est en train d’inventer un complément. Moi, je dis toujours : on n’est pas un complément par rapport à la Sécurité sociale, on est un supplément, on est à côté. C’est vrai, on a des prestations ; on rembourse en plus des médicaments qui sont quelquefois à 15%, on les rembourse à 35%. Sur l’histoire des lunettes, sur l’histoire de l’orientation, on va donner un service qui n’existe pas aujourd’hui.

Stéphane Soumier : Alors derrière, vous avez pris des participations dans un groupe qui s’appelle LVL Médical par exemple qui s’occupe de matériel médical à domicile, assistance médicale à domicile…

Guillaume Sarkozy : Plus que ça ! LVL, Lavorel  Médical est le premier opérateur français de soins à domicile.

Stéphane Soumier : Voilà, soins à domicile. Korian, ça c’est un groupe de maisons de retraite… C’est quoi la stratégie, qu’est-ce que vous préparez ?

Guillaume Sarkozy : La stratégie, c’est d’entrer à environ 15-20% du capital de ces opérateurs de manière à comprendre précisément leur fonctionnement, comprendre leur modèle économique, comprendre la formation des prix et arriver à médicaliser nos garanties d’assurance par rapport à la compréhension que nous aurons de leur métier, et surtout à les coordonner.

Stéphane Soumier : Combien ça leur coûte exactement, comment est-ce qu’ils fonctionnent ? A partir de là je vais, de manière beaucoup plus cohérente, baser mes remboursements, c’est ça l’idée ?

Guillaume Sarkozy : Exactement, je vais médicaliser mes garanties, je vais pouvoir contractualiser. Nous n’avons pas la prétention d’acheter l’ensemble du marché. Il faut qu’on comprenne, pour pouvoir contractualiser avec les autres acteurs …

Stéphane Soumier : D’accord, mais vous ne voulez pas devenir acteur dans les maisons de retraite par exemple ?

Guillaume Sarkozy : Non, notre métier, c’est des métiers que nous ne connaissons pas. Nous ne connaissons pas les métiers de soins à domicile, nous ne connaissons pas les métiers des maisons de retraite. Nous devons encore réfléchir et c’est un vrai sujet, très sensible, à investir – et je proposerai à mes conseils d’administration d’investir dans l’offre de soins cliniques par exemple, de manière là aussi, à mieux comprendre l’ensemble de la chaîne. Il y a toute une chaine de valeurs en France sur l’offre de soins qui est coordonnée aujourd’hui simplement par le médecin traitant ; et le médecin traitant bientôt il n’aura plus le temps.

Stéphane Soumier : Ca veut dire que vous êtes en train de préparer le prochain grand dossier, celui de la dépendance, à mon avis l’une des questions qui préoccupe aujourd’hui l’intégralité des auditeurs qui peuvent écouter BFM Radio. Comment est-ce que je finance, je ne vais faire peser ça sur mes enfants, c’est pas possible. Comment est-ce que je vais financer ma propre dépendance ? Combien ça va me coûter ? A quelles conditions ? C’est là-dessus que vous voulez apporter des réponses claires Guillaume Sarkozy ?

Guillaume Sarkozy : Oui, nous sommes un groupe de protection sociale donc nous travaillons sur le long terme. On n’est pas intéressé sur les deux ans qui viennent ; on travaille sur les 20 ou 30 ans qui viennent. On travaille pour nos enfants, pour mes successeurs, pour construire notre avenir. Nous avons une vraie stratégie, oui bien sûr…

Stéphane Soumier : Cela n’a rien à voir mais dans l’immobilier, la marque Nexity est en train de tout ramener justement sous une marque unique. Cela va aller du syndic jusqu’à l’agence immobilière. Vous avez un problème immobilier, c’est ça leur stratégie : Nexity, vous aurez une réponse. J’ai un problème d’avenir, j’ai un problème de santé, j’ai un problème de prévoyance : Malakoff Médéric et j’aurai la réponse ?

Guillaume Sarkozy : J’ai un problème de protection sociale, vous aurez différentes marques d’intermédiation de compréhension en France de ce système dont la marque Malakoff Médéric qui vous expliquera sur l’ensemble des prestations, celles que nous versons et celles du régime de base, qui vous expliquera quel est votre reste à charge, qui vous conseillera. Vous voulez changer vos garanties ? Vous voulez améliorer votre reste à charge ? Voila le produit qu’on peut vous proposer. Tout ça dans la clarté et grâce à internet bien sûr…

Stéphane Soumier : Ca devient du commerce. Juste une question : est-ce qu’il faut quelque part des modifications législatives pour mettre tout ça en place ? Je pense par exemple à la retraite, je pense au système par capitalisation auquel doit penser l’ensemble de nos auditeurs. Est-ce qu’il faut aider un petit peu cette capitalisation en faisant bouger les lignes de la loi pour qu’on transforme par exemple l’assurance vie en une véritable assurance retraite aujourd’hui Guillaume Sarkozy ?

Guillaume Sarkozy : Aujourd’hui, il existe déjà beaucoup de choses. Notre sujet est d’optimiser ce qui existe, c’est ce que nous faisons pour donner la meilleure information possible aux français et à nos clients. C’est ça notre sujet.

Stéphane Soumier : Grande prudence : paritarisme oblige !

Guillaume Sarkozy : Vous savez, j’ai la chance d’avoir à mon conseil d’administration la moitié des administrateurs Medef et l’autre moitié c’est CGT, CFDT, Force Ouvrière, CGC et CFTC, donc ça m’a appris à peser les mots que j’emploie, même avec vous Stéphane.

Stéphane Soumier : Le patron de Malakoff Médéric avec nous ce matin sur BFM Radio.

 

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Comments (3)

  • Encore une fois 100% en accord avec les commentaires de Xavier. On est faits pour s’entendre !

    Ce billet et ces commentaires même s’ils sont hors blog-audio nous concernent de deux façons :

    * en tant qu’audioprothésistes si on ne veut pas se retrouver tous au mieux salariés de grands groupes n’ayant aucune connaissance du métier, au pire non salariés franchisés. Dans les deux cas sans aucune marge de manoeuvre et n’ayant que pour objectif d’optimiser la rentabilité des donneurs d’ordre par l’équilibre entre cotisations, prestations, et prix de vente retombant dans leur poches.

    * en tant que « clients » des assurances (on n’est plus ni allocataire ni ayant droit ni bénéficiaire ni patient) accepteront nous un réseau imposé par la complémentaire santé que l’employeur nous a imposée ?
    C’est un choix de société en effet, d’un coté on désengage le servie public, la solidarité, la collectivité ; de l’autre on pousse les acteurs privés ou -comme le dit ce témoignage- « aux marges des acteurs privés » « paritaire et mutualiste » …
    c’est donc presque un devoir d’information de publier ce décryptage pour un public qui n’est pas (encore) conscient des changements sociaux. Après, comme le souligne Xavier, ce devrait être un choix démocratique de savoir quel modèle on souhaite pour notre société.

  • Xavier, effectivement tu as raison, on est hors blog audio. Ceci dit, certains « aliénas » nous intéressent directement :
    * prise de participation dans des secteurs de la santé
    * coordination des soins

    J’ai délibérément repris cet interview pour la simple et bon raison que KALIVIA arrive en audio, 2ème semestre de cette année et qu’à coté SANTECLAIR est un enfant de coeur…

    KALIVIA n’étant que le bras armé de Malakoff Médéric, il me paraît opportun de comprendre ce qui se trame dans les esprits qui dirigent cet entité mutualiste…

    Effectivement, comme tu le mentionnes, en trame de fond se dessine la médecine de demain et là on est réellement hors blog audio ;_)

  • « J’ai le sentiment qu’on va devoir réinventer un nouveau système. On avait un système qui était basé sur la solidarité totale… »
    « On va devoir réinventer », « on avait », « la sécu c’est formidable, mais… »
    On dépasse la simple défense professionnelle ou syndicale là. On est « hors blog audio » je crois.
    Il s’agit de choix de société lourds. Ce qu’ont fait nos aînés au sortir de la guerre avec un PIB misérable, nous ne pourrions plus le faire aujourd’hui avec nos super-économies riches et mondialisées.
    Peut-être, peut-être pas.
    Il y a des élections pour décider de ça.

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